Ils nous font rire #4 : Shirley Souagnon, star du rire sans tabou

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VIDÉO. Alors qu’elle présente en cette rentrée son troisième spectacle, Shirley Souagnon jette un regard amusé sur ses débuts d’humoriste. Rencontre.
PROPOS RECUEILLIS PAR ESTHER THWADI-YIMBU

De ses années dans le monde du sport, Shirley Souagnon aura gardé sa vivacité, son endurance et son esprit d’équipe. Pas étonnant donc qu’on retrouve l’ancienne basketteuse, en plein passage de témoin, lors d’une scène ouverte à Paris consacrée à la jeune génération d’humoristes, en juillet dernier.

Avec son style franc, ses textes acidulés et ses vannes colorées, Shirley Souagnon ne compte pas rester sur le banc de touche pour autant. En première partie de cette soirée de l’humour, la stand-uppeuse parlera avec décontraction de son nouveau domicile situé en pleine forêt, dans le sud de la Belgique, de son envie d’arrêter la cigarette, de sa nouvelle fonction de chef d’entreprise. Bref, de sa vie. Une vie qui aura connu de nombreux « rebonds ». Après sa victoire lors de la Route du rire en 2009, l’humoriste aura en effet enfilé le maillot de chroniqueuse, comédienne, productrice, et elle rêve désormais de porter celui de réalisatrice. « J’ai envie de dire beaucoup de choses, pas juste de faire rigoler. Le rire est devenu une excuse pour faire passer des messages  », lancera Shirley Souagnon lors de l’entretien. La jeune femme de 30 ans s’est confiée au Point Afrique sur ses 10 ans de carrière et son prochain spectacle au titre évocateur « Monsieur Shirley ».

Le Point Afrique : À quel moment avez-vous su que vous vouliez être humoriste ?

Shirley Souagnon : Je crois que c’est depuis très jeune. J’écrivais des sketches quand j’avais 7 ans. Je forçais mes parents à payer ainsi que toute la famille. Je me rappelle que je forçais mon cousin à jouer mes sketches, parce qu’il fallait un duo. Donc vraiment à 7 ans, j’avais cette envie-là, inconsciente, parce que je ne savais pas que c’était vraiment un métier.

Quand en avez-vous pris conscience ?

J’ai fait du sport pendant dix ans. C’est après mes années de basket que j’ai fait du théâtre. Je me suis rendu compte à ce moment-là que ce que j’aimais faire, c’était de l’humour. À l’époque, il y avait Gad Elmaleh, Florence Foresti, Jamel Debbouze… Je me suis dit que ça commençait à ressembler à des «  têtes de quartier  » et que je pouvais le faire aussi. À ce moment-là, il n’y avait pas encore de référence noire. C’est arrivé peu de temps après grâce au Jamel Comedy Club d’ailleurs.

Après le théâtre, j’ai découvert les scènes ouvertes à Paris où des artistes défilent sur scène. C’est plutôt libre. On joue cinq minutes et on doit convaincre le public.

 ©  Shirley Souagnon officiel
Shirley Souagnon ici avec l’humoriste Claudia Tagbo. © Shirley Souagnon officiel
Comment s’est déroulé votre baptême du feu ?

Je me suis inscrite une fois à une scène ouverte. On m’a demandé si j’avais déjà fait un sketch ; j’ai dit : « Oui. » Il faut bien rentrer… Mais évidemment, je n’avais pas du tout fait de sketches… Du coup, j’ai écrit ça en une semaine. Je l’ai présenté en audition. On m’a donné l’aval en me disant que c’était très bien. Puis j’ai joué devant le public, qui a été réceptif. C’est un peu la chance du débutant. Mais après, ça a été dur, très dur. C’est un peu comme pour tous les humoristes, on a envie de mourir, d’arrêter cinquante fois, mais on continue quand même. Et c’est là qu’on se rend compte que c’est vraiment notre métier, et qu’on aime ça plus que tout.

Quelle a été la réaction de votre famille ?

Puisque j’avais réalisé, quand je faisais du théâtre, que ce qui me plaisait vraiment, c’était de faire de l’humour ; j’ai commencé à en parler. J’ai bien vu que ça ne passait pas. Déjà, j’avais dit que j’étais homosexuelle, donc cela faisait trop de nouvelles d’un coup. Alors j’ai dit :« OK, j’ai menti… » Alors, je suis partie faire mon BTS à Paris… En réalité, je commençais à faire des scènes.

Puis un jour, j’ai écrit mon spectacle. J’ai invité mes parents. Mon père a attendu pendant tout le show que les autres artistes de la troupe rentrent… Il a compris à la fin que c’était mon spectacle. En fait, en voyant que tout le monde se marrait, il a dit que c’était « cool ». Après j’ai fait de la télé. Je me suis rendu compte que mon père aimait beaucoup trop la télé, et qu’il appréciait le fait que sa fille en fasse quelque part. Inconsciemment, on se dit que la machine fonctionne. Mais pour moi, faire de la télé ne signe pas la réussite.

 ©  Denis Tribhou
Shirley Souagnon sur la scène. © Denis Tribhou

Comment êtes-vous passée du basket au stand-up ?

Grosso modo, je devais être prise en université, donc jouer en semi-pro. J’ai été prise, mais j’ai refusé d’y retourner. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais. J’ai juste eu un déclic à ce moment-là, en me disant : « Je vais aller au bout de mon rêve. » Mais pas de regret. Mes dix ans de sport m’ont certainement apporté l’endurance, la force et l’esprit d’équipe que j’ai aujourd’hui.

J’ai fait quand même un an aux États-Unis. J’attendais les équivalences. Je n’avais pas eu mon bac, mais on a essayé de faire croire que je l’avais obtenu quand même. Donc, du coup, en attendant, je me suis entraînée au basket. J’étais en high school et j’ai été prise pour jouer à l’université des Eagles au Texas. J’avais la bourse, c’était gratuit… Mais en me baladant dans les couloirs de l’université, j’ai vu qu’il n’y avait que des Blancs… Je me suis dit : « Là, ils ne doivent pas bien jouer… » J’ai compris leur problème : ils veulent une Noire. Et je me suis dit que j’allais m’emmerder autant que lorsque j’étais en équipe en Seine-et-Marne. Sans rire, je pense que j’étais arrivée au bout de quelque chose. Je savais que je pouvais devenir humoriste…

Flash-back, il y a dix ans, quels ont été les moments les plus difficiles ?

Tous les débutants le savent, et aussi les confirmés parce qu’ils sont passés par là… C’est très dur d’essayer de faire rigoler des gens qui ne rigolent pas. On appelle cela la « marche de la honte ». Tu rentres chez toi ; tu regardes les rails, t’as envie de mourir. Tu regardes le métro et tu te dis que « ça peut être une solution »… En fait, tu sors vraiment de toi. Il y a ton ego qui est touché. En tout cas, en dix ans d’expérience, on apprend vraiment à avoir du recul sur soi, à placer une certaine distance.

Parce que parfois, en plein spectacle, tu sors vraiment de ton corps, c’est une survie.

 ©  Denis Tribhou
Shirley Souagnon sur les planches. © Denis Tribhou

Donc il y a des moments très difficiles, ce n’est pas homologué. Il n’y a aucun conseiller d’orientation qui te dit « tu dois faire humoriste »… C’est de l’artistique, donc cela ne dépend que de toi et de ta volonté. Mais, forcément, on est des êtres humains, donc on va se prendre la tête en se demandant : « Est-ce que les gens m’aiment ? » Tu remets vraiment toute ta vie en question quand personne ne rit. Parce que tu es en train de tout donner, donc tu ressens une tristesse terrible. Et quand tu commences, tu n’as aucune repartie, tu te prends tout en pleine figure. Et tu rentres chez toi, tu es en boule, en fœtus, et tu te dis que tu ne vas jamais recommencer…

Mais le lendemain, tu n’as qu’une envie, c’est d’y retourner. Et là tu te dis que les gens du stand-up sont complètement timbrés. Ma théorie que je partageais avec mon ancien metteur en scène : ce qui différencie un stand-upper d’un fou, c’est qu’il ramène de l’argent.

Quand tu entres dans une loge d’humoriste, tu vois les discussions ou les comportements, tu vois qu’il y a des sujets sérieusement atteints. Déjà, pour aller faire rire des gens, il faut être bizarre. « Eh ouais, je fais rire des gens, et ils vont payer pour ça, absolument, et ils vont m’aimer, ouais. » Cela n’a pas de sens…

D’un point de vue plus général, quel regard portez-vous sur vos débuts, notamment à la télé ? Vous arrive-t-il de vous revoir et d’assumer vos passages ?

Avant, je ne pouvais pas. Quand je commençais et que je faisais des passages à la télé, je n’aimais pas, c’était très dur de regarder. C’était le début d’Internet et des commentaires. J’avais fait On n’demande qu’à en rire sur France 2. Les gens se permettaient de te juger à tout-va. Il y avait des insultes terribles. Les gens s’ennuient en fait. Avec le temps, tu te rends compte que ce n’est pas grave. Quand tu commences l’humour, tu penses que tu peux aimer tout le monde. Tu penses aimer tout le monde. Tu penses être l’amie de tout le monde.

Puis les humoristes français, la génération à laquelle je faisais référence plus haut, nous donnaient cette impression qu’il fallait être super sympa avec tout le monde. En fait, un humoriste stand-upper, c’est vraiment une discipline particulière de l’humour. Le stand-up : il faut rester soi-même, donner son avis sur les choses ou la vie. Donc on ne peut pas faire du consensuel ou du tiède ; il faut aller au bout de son idée. Le stand-up, c’est comme du bon vin, plus on est vieux, mieux c’est.

Avec le temps, maintenant, je peux me regarder en vidéo, mais, par contre, je ne sais pas qui est cette personne, je ne la connais pas. C’est marrant. Mais les vidéos d’aujourd’hui, je peux les regarder parce que je suis vraiment moi-même, je ne fais pas semblant.

Il y a une différence terrible, entre « hey, ça va… », tu ne laisses pas un blanc. En fait aujourd’hui, je suis incapable de faire ça. Je ne pourrais pas le refaire, je me giflerais sur scène en me disant : « Tais-toi ! »

Aussi, quand on commence, on fait ce qu’on attend de nous. En tant que femme noire, on attend beaucoup qu’on danse au début. C’est inconscient. C’est nous-mêmes qui nous l’imposons. C’est vrai que lorsque je faisais mon entrée, c’était un quart d’heure de danse au début du spectacle. Je ne sais même pas danser… Enfin comme tout le monde… Il n’y avait même pas de chorégraphie, donc je continuais jusqu’à ce que tout le monde soit chaud.

Mais pour que les gens soient chauds, il faut faire des blagues. Il faut faire son boulot. C’est pour cette raison que je refusais de plus en plus la télévision ; parce qu’on attendait quelque chose qu’on avait vu et qu’on voulait revoir. Et moi, je cherchais à construire plus fortement. J’ai commencé à 19 ans, aujourd’hui, j’en ai 30. Donc ça va, il y a quand même une évolution. Tant mieux pour moi, parce que ce serait inquiétant sinon.

 ©  Shirley Souagnon officiel
Shirley Souagnon avec ses fans. © Shirley Souagnon officiel
« Monsieur Shirley » est le titre de votre prochain spectacle, pourquoi ce choix ?

C’est « monsieur », parce qu’on me prend toujours pour un mec. Je commence à attacher mes cheveux maintenant. Non, en fait, je les attache parce qu’ils sont très longs. En plus, il fait chaud. Mais c’est vrai qu’on m’appelle souvent monsieur quand j’ai les cheveux détachés. J’ai une démarche de sportive en plus… Je donne raison aux gens : j’ai décidé de m’appeler « monsieur Shirley », et puis c’est tout. Je n’ai pas envie de me prendre la tête pour un monsieur/madame. On s’en fout en fait. Respectez les gens pour ce qu’ils sont dans leur entièreté, au cas par cas. Ce n’est pas parce qu’ils sont monsieur, madame, que cela change quelque chose. Ça concerne qui de savoir quel sexe tu as dans ta culotte ? On est dans ce monde-là, on parle souvent de la trans-identité. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup parce que ce sont des gens qui ne sont pas du tout reconnus et compris. Et à une époque, c’était pareil pour l’homosexualité.

Je pense que cela nous apporterait beaucoup de comprendre qu’il n’y a pas d’homme, pas de femme, et qu’il y a juste des gens, des êtres, des énergies, et qu’on va tous mourir.

Comment ont évolué vos techniques d’écriture ? Comment écriviez-vous un texte il y a dix ans et aujourd’hui ?

Au début, quand j’écrivais, j’élaborais vraiment un texte comme au théâtre. Et au fur et à mesure, j’ai lâché les textes, je n’écris presque plus. J’écris des mots, parce que je veux être au maximum avec les gens. Donc, si j’apprends un texte par cœur, je risque de réciter.

Notre génération, on a envie d’être sincères avec le public. Du coup, les gens ne font pas la différence, dans cette grande famille de l’humour. Et c’est important. Quand les gens comprennent que c’est vraiment quelque chose qu’on a vécu ou qu’il s’agit de notre avis personnel, cela prend une portée complètement différente. Mais quand on a l’impression d’avoir écrit un truc pour faire rire, ça change toute l’écoute. Les gens disent : « Ben, c’est pas marrant, ça. » Ce n’est pas forcément drôle, mais c’est pertinent, non ? Donc l’écoute change.

Quand je fais mes spectacles, je demande encore à la fin si les gens connaissent la différence entre le sketch et le stand-up. La dernière fois, on m’a répondu : « La couleur. ». « OK, j’ai un public raciste. » Pour certaines personnes, c’est Jamel Comedy Club, stand-up, banlieue. Et ce n’est pas du tout ça. J’habite à la campagne, je n’ai jamais grandi en banlieue. Donc, malheureusement, je n’ai rien à raconter de fou sur la banlieue. Encore une fois, c’est une discipline qui demande une authenticité et donc on écrit beaucoup moins. D’ailleurs, peu de stand-uppers déposent à la Sacem parce qu’on a la flemme d’écrire nos textes.

Mais j’écris toujours un peu quand même, mais je n’apprends pas par cœur. Je faisais ça avant… Je me rappelle, à Montreux, j’avais appris un texte à la ligne près et ça ne marchait pas. Tu as un metteur en scène, tu fais tous les mouvements, mais il ne se passe rien quand tu apprends tout. Ce n’est pas marrant. Donc; au lieu de sortir du texte, comme maintenant, je le ferai, en disant : « Bon, ben, apparemment, ça ne marche pas, on va parler d’autre chose… » ; tu t’enfonces.

Avoir une repartie qui est un peu vissée, automatique, c’est une autre discipline qui s’appelle du one-man.

Comment votre expérience d’humoriste sert-elle pour vos rôles de comédienne ? Pour le tournage de la série Engrenages, notamment…

C’est vrai que le stand-up et l’acting sont deux métiers totalement différents. Au stand-up, on écrit, met en scène, joue. On fait tout. À la différence, en tant que comédienne, tu dois te relâcher. Pour le texte, par moments, tu dis que ce n’est pas bien écrit… Pas pour Engrenages, dont le scénario est vraiment bien ficelé. Mais pour certains castings, quand je reçois les scénarios, je bloque, je ne peux pas. Je vois bien qu’il y a une blague, mais je n’y crois pas. Je suis humoriste, j’ai du mal parfois. Donc le lâcher-prise est très compliqué. C’est pour cette raison que j’ai très vite arrêté les castings. D’une, je n’ai pas beaucoup de temps ; une comédienne doit être vraiment disponible… Quand on me dit : « Tu as un casting dans deux jours ». Je réponds : « Ben, non, dans deux jours, j’ai une scène ouverte. »De plus, je suis productrice, donc je cours parfois après le temps.

Cependant, j’ai fait Engrenages, je pense refaire ça à un moment donné.

Mais je crois que la réalisation me plaît beaucoup. En tant qu’auteur, j’ai envie d’être derrière la caméra. J’ai envie de développer le cinéma afro-français. C’est quelque chose qui me trotte dans la tête fortement. J’ai envie de voir des visages qu’on ne voit pas beaucoup, qui ont beaucoup de choses à dire sans avoir à parler de banlieue, ni de Château rouge, ni d’immigration. Juste des histoires avec des gens. Ce serait bien.

Quel regard portez-vous sur la jeune génération ? Comment s’opère la transmission avec la jeune génération ?

La nouvelle génération du stand-up est très intéressante parce que, contrairement à ma génération (Jamel Debbouze, Gad Elmaleh, etc.), ils ont commencé en voyant du vrai stand-up via Internet notamment. Cela a permis d’apporter encore plus de matière.

Eux, ils sont arrivés sur scène en faisant du stand-up. Ils n’ont pas commencé, comme nous en disant : « Hey, salut les copains… », mais « OK, j’ai un truc à vous dire… »

Il y a toute une attitude intéressante, même pour notre génération aussi, parce qu’on s’en nourrit. Ils sont tellement bons qu’ils vont nous enterrer dans dix ans si on ne se mélange pas. Encore une fois, je viens du sport, j’insiste pour que ma génération vienne plus voir la nouvelle garde. Je voudrais qu’on se mélange, qu’on se métisse pour qu’on avance ensemble parce que c’est un mouvement qui ne peut se faire qu’à plusieurs.

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